lundi 17 mars 2014

Une cité industrielle rue Lecourbe

L'usine Ravier, avec le porche entre les deux bâtiments (carte postale, début du vingtième siècle)

296-298 et 305 rue Lecourbe
Métro : Lourmel


Ce bout de la longue rue Lecourbe permet d’imaginer le quartier au début du vingtième siècle, lorsqu’il était encore très industriel. Jusqu’en 1875, la rue Duranton voisine s’appelait d’ailleurs passage de l’Industrie, en raison des usines, notamment chimiques, qui s’y trouvaient.

Au 305 rue Lecourbe s’élève toujours un bâtiment reconnaissable à sa structure métallique et ses briques rouges. Il abrite une partie des ateliers de réparation des métros de la ligne 12 et de fabrication des sabots de freins en bois pour toutes les rames de la RATP.


Rue Lecourbe, l'extrémité des ateliers de Vaugirard (mars 2014) 
Ces ateliers de Vaugirard s’étendent sur tout un quadrilatère, jusqu’à la rue Desnouettes et la rue de la Croix-Nivert. Mais sans doute pour plus très longtemps : selon le plan local d’urbanisme, cet espace est dorénavant destiné à la construction de logements, notamment sociaux.

Presque en face, aux numéros 296-298, les deux grands immeubles de brique rouge qui se font face marquent l’entrée d’une petite cité industrielle bâtie autour de 1893, dont le porche a disparu. Elle comptait à la fois des ateliers, des bureaux, et des logements pour les employés. Ses architectes, Philippe Jouannin et Édouard Singery, sont connus pour avoir construit ensemble en 1898 un des magnifiques immeubles de la rue Réaumur, au numéro 61, étonnant mélange d’Art Nouveau et de style gothique.

Les deux immeubles du 296-298 rue Lecourbe, sans le porche initial (mars 2014)
Ici, les deux hommes ont travaillé de façon plus classique pour le compte de l’entreprise Ravier, spécialisée dans la serrurerie, la menuiserie et les charpentes, en bois comme en fer. Les frères Albert et Eugène Ravier y succédèrent à leur père, dans une fabrique moderne, dotée d’une machine à vapeur.

L’usine Ravier a laissé peu de traces, si ce n’est quelques entrefilets dans les journaux de janvier 1916, lorsqu’un de ses ouvriers, un Algérien de 22 ans qui sortait pour la pause de midi, fut tué par un inconnu de deux coups de couteau dans la poitrine. "On croit à une mystérieuse vengeance", commenta alors Le Matin.



Détail de la façade du 296 rue Lecourbe (mars 2014)

Après Ravier, plusieurs autres entreprises occupèrent la cité, en particulier le fabricant américain de robinets, raccords et autres tubes Crane, et, au début des années 1930, Henri Desprez, inventeur d’une « super-culasse » pour les voitures Citroën. 

Suivit notamment La Duclanisation, la société à laquelle l’ingénieur Alexis Duclan avait donné son nom. Elle resta sur place jusque dans les années 1970, proposant une technique d’étamage chimique des métaux originale. 

Agrandie grâce à l'ajout plusieurs étages, reconvertie en logements, la cité du 296-298 rue Lecourbe n’a aujourd’hui plus rien d’industriel.

Publicité pour la "super-culasse" de Henri Desprez,
parue en 1926 dans le Journal officiel de Madagascar 

dimanche 23 février 2014

La Tour Saint-Jacques, une usine de plombs de chasse

La Tour Saint-Jacques sous la lune (février 2014)
39, rue de Rivoli
Métro Chatelet


Étonnante histoire que celle de la Tour Saint-Jacques, un clocher d'église devenu usine de plombs de chasse... 
Dressée à deux pas de la place du Châtelet, au cœur de Paris, cette tour constitue le meilleur exemple des bâtiments religieux nationalisés et transformés en sites industriels à la Révolution

Aujourd’hui isolé au milieu d’un jardin public, cet édifice est l’ancien clocher de l’église Saint-Jacques, construit entre 1508 et 1522 par la confrérie des bouchers, pour remplacer celui qui avait été érigé en même temps que la chapelle, vers 1060. 

A la Révolution, Saint-Jacques-la-Boucherie fait partie des possessions de l’Eglise déclarées biens nationaux et mises en vente pour faire entrer de l’argent dans les caisses de l’Etat. Fermée en 1790, elle est cédée avec ses dépendances à un marchand de biens en octobre 1797 moyennant 411.200 livres. L’église est alors utilisée comme une carrière, démontée pierre par pierre, et remplacée par une série de petites boutiques en bois. 

Seul le clocher échappe à la démolition, conformément à ce qui avait été imposé dans le contrat de vente. Il trouve alors un emploi inattendu : la tour gothique devient une fonderie, où sont fabriquées durant plus de trente ans des balles en plomb pour la chasse. Cette transformation est l’œuvre de deux négociants et industriels anglais, James Cole Martin et George Akerman.
Portrait de James Cole Martin par J.-D. Court

Les deux hommes travaillent alors déjà en France depuis des années. Installés à Rouen, rue aux Ours, ils ont d’abord importé des plombs d’Angleterre, puis en ont produit sur place. En 1791, Louis XVI, encore sur le trône, leur accorde pour dix ans un brevet d’invention "pour fabriquer, vendre et débiter dans tout le royaume du plomb à giboyer fait par un procédé" qui permet d’obtenir un plomb "parfaitement rond et sans cavités"

Dix ans plus tard, en octobre 1801, "nous montons en ce moment un atelier à Paris, indépendamment de celui que nous conservons ici", à Rouen, indiquent les deux associés dans le mémoire qu’ils rédigent pour faire prolonger leur brevet. 

Ce nouvel atelier parisien, c’est celui de la Tour Saint-Jacques. 
Le choix du lieu qu'ils louent ne tient pas au hasard. La hauteur de la tour est nécessaire au processus de fabrication. Au sommet, une chaudière porte le plomb à plus de 300 degrés. Un peu d’arsenic est ajouté. Puis l’alliage fondu est jeté du haut de la tour à travers des cribles. En bas, il tombe dans des bassines remplies d’eau froide. Sur 50 mètres, les gouttelettes tournent sur elles-mêmes, refroidissent et se solidifient, si bien qu’elles arrivent sous forme de grenailles ou de dragées parfaitement cylindriques.

La signature de Martin & Akerman, au bas de leur demande de brevet (1791)

Pour faciliter le travail, Martin et Akerman font semble-t-il supprimer les voûtes en pierre des différents niveaux, sauf celle formant le plancher du premier étage. En outre, leur activité provoque au moins deux incendies.

Néanmoins, le progrès par rapport aux techniques anciennes est jugé suffisamment net pour qu’en 1817, James Cole Martin obtienne à 53 ans d’être naturalisé français pour services rendus à la France. Son affaire prospère. Au début des années 1820, avec son fils Charles, il ajoute à ses installations de Rouen et Paris une fonderie de fer au faubourg Saint-Sever, non loin de Rouen.

Quant à la Tour Saint-Jacques, ses propriétaires, les héritiers Dubois, la mettent aux enchères en 1836. Poussée par quelques défenseurs du patrimoine, dont le scientifique François Arago, la ville de Paris saisit l’occasion pour racheter l’édifice, y mettre fin à toute activité industrielle, puis lancer une première campagne de restauration.


Depuis, la Tour est considérée uniquement comme un monument historique, un ornement du centre de Paris, doublé tout au long du XXe siècle d’un observatoire météorologique. 

Pendant des dizaines d’années, la Tour Saint-Jacques demeure cependant une marque de plombs renommée, propriété successivement de la maison Parent et Leroy puis de la Cartoucherie Française. C’est ainsi qu’en 1907, une enveloppe envoyée de province et destinée "A Monsieur le fondeur de plombs de chasse, à la tour Saint-Jacques, Paris" parvient à la Mairie, relate le bulletin municipal. "Sans doute un vieux chasseur attardé…"


dimanche 19 janvier 2014

Deux films à découvrir à la mairie du 10e arrondissement

La Sudac, dans le 13e arrondissement, un des plus beaux vestiges industriels parisiens 

Dans le prolongement des événements organisés par le Comité d’Histoire de la Ville de Paris “Les paris de l’industrie”, la mairie du 10ème arrondissement organise le mercredi 22 janvier à 19h à la mairie du 10ème, la projection de deux excellents films documentaires:

LES INDUSTRIES DE PARIS, SUR LES TRACES D’UN PATRIMOINE MÉCONNU (2013, 10 min)

réalisé par Jean-François Belhoste (E.P.H.E), Philippe Denizet (École Centrale de Paris) et Paul Smith (Ministère de la Culture)

suivi de

LA FRICHE (2012, 43 min)
réalisé par Magali Roucaut

Tout proche du Canal Saint-Martin à Paris, une friche isolée du reste de la ville par de hautes palissades. 
A l’intérieur, des plantes sauvages et les traces d’une ancienne usine. Bientôt un jardin public, le repos, le loisir. Abandonné depuis plus de 20 ans, cet endroit est peuplé de fantômes. Qui étaient ces personnes qui vivaient et travaillaient là?
La réalisatrice du film a retrouvé quelques uns de ces anciens occupants.
Grâce à leurs souvenirs, se reconstruit peu à peu l’espace de ce lieu et se reconstitue son histoire. Une histoire qui raconte celle d’un Paris disparu et méconnu.

Les projections, en présence des réalisateurs, seront présentées par Thomas Le Roux, historien chercheur (CNRS , Maison Française d’Oxford) et commissaire de l’exposition “Les paris de l’industrie”.


samedi 28 décembre 2013

Rue du Caire, une révolution industrielle chasse l'autre

L'immeuble du 39 rue du Caire (décembre 2013)

39 rue du Caire (à l'angle avec la rue Dussoubs)
Métro Sentier 


S’ils revenaient chez eux, les Durst-Wild n’en croiraient pas leurs yeux. A la fin du XIXe siècle, cette famille avait fait construire en plein cœur de Paris, rue du Caire, une fabrique de feutres et de chapeaux de paille. A l’époque, le quartier était l’un des principaux centres de production français pour ce type d'articles.


Bobines de fil
Durst-Wild Frères
L’immeuble est toujours là, avec ses grosses poutres de renfort qui supportaient les machines. Mais les créateurs de start-up qui s’affairent dans les six étages repeints en blanc n’ont rien à voir avec les ouvrières d’antan. "Coworking" en sous-sol, "espace de disruption" en haut, WiFi à tous les étages ! Bienvenue dans le nouveau siège de Silicon Sentier, Numa, "le grand lieu de l’innovation et du numérique" que son président, Adrien Schmidt, est fier d’avoir installé dans une ancienne usine. Une révolution industrielle chasse l'autre…

L'histoire des Durst-Wild est assez représentative de l'essor de l'industrie parisienne des chapeaux et des "articles de Paris", cette dénomination un peu fourre-tout désignant les fleurs artificielles, les peignes, les plumes, les parapluies, les éventails, et plus largement tout un secteur, lié à la mode, qui profitait de l'image de luxe de la capitale et employait essentiellement des femmes.  
"A part les étoffes, toute la toilette d'une jolie femme [...] se compose [...] de produits essentiellement parisiens", souligne en 1862 Lucien de Puydt, rédacteur en chef, dans le premier numéro de l'éphémère hebdomadaire La Fabrique de Paris. 

Jean-Ulrich Durst (1809-1860) et son épouse Catherine Wild (1817-1875) étaient venus l’un comme l’autre de Mitlödi, un petit village des montagnes suisses. Diplômé de l’Ecole supérieure de commerce de Paris en 1827, Jean-Ulrich Durst fonde l’entreprise, installée d’abord 23, rue du Caire, puis transférée vers 1860 au 39 de la même rue. 


A l'intérieur du siège de Silicon Sentier (décembre 2013)
En février 1845, il dépose un brevet pour l’utilisation dans la confection de chapeaux tressés "d’une substance exotique appelée guana", importée de la Havane.

En 1855, la maison Durst-Wild présente ses articles à la première exposition universelle française, qui se tient sur les Champs-Elysées. Jean-Ulrich Durst est membre du jury. C'est l'occasion pour la revue Le Travail universel de vanter les mérites de la maison. 

"Les chapeaux de paille de riz se fabriquent exclusivement dans le duché de Modène; ils en arrivent en feuilles rondes écrues, ne se blanchissent et ne s'apprêtent qu’à Paris, et cela dans deux maisons seulement : MM. Durst-Wild et Cie et M. Boizard, indique la revue. L’apprêt de Paris double la valeur de ces chapeaux; il est tellement beau que l'Italie, après nous les avoir envoyés écrus, nous les redemande blanchis. Cet article prend une singulière faveur cette année : dans la seule maison Durst-Wild et Cie, les ordres pour la campagne prochaine ne s'élèvent pas à moins de 20.000 chapeaux." 


A côté des articles en paille d’Italie, Durst Wild confectionne surtout des chapeaux en paille fantaisie, "industrie dans laquelle la maison Durst-Wild et Cie tient le premier rang, non seulement à Paris, mais dans le monde entier, affirme Le Travail universel. Cette maison livre à la consommation plus de 80000 chapeaux de cette espèce seulement, entièrement confectionnés dans ses ateliers, où elle occupe pendant les cinq mois d’hiver 800 femmes au moins". Elles y gagnent de 1,75 franc à 4 francs par jour.


Catalogue Durst-Wild Frères (1929) 
Signe de l’essor de l’entreprise : dans les années 1860, Durst-Wild dispose, en plus de la rue du Caire, d’une usine implantée à Choisy-le-Roi, en grande banlieue parisienne. Cette manufacture est en partie détruite par un incendie en 1870, puis connaît un nouveau départ de feu en 1896. 

La construction de l’immeuble actuel du 39 rue du Caire remonte apparemment à 1897. La maison est alors aux mains des enfants de Jean-Ulrich Durst et Catherine Wild, les "Wild-Durst Frères", qui confient le chantier aux architectes Alexandre et Edouard Autant, père et fils. L’immeuble a été utilisé par la société Durst-Wild au moins jusque dans les années 1950.

Extrait du Moniteur de la mode (1888) 


Page du catalogue Durst-Wild (1929)