dimanche 24 janvier 2016

Une nouvelle vie pour les Magasins généraux de Pantin


Les Magasins généraux de Pantin 
Chemin de hallage, Pantin 
Métro : Eglise de Pantin 

Du bois, de la farine, du fioul, des tissus, des papiers, du plâtre, des voitures, de la bière, du cacao, des graines, du beurre, du charbon, des moteurs, des antiquités… Que n’a-t-on pas stocké dans les Magasins généraux de Pantin ? Les marchandises venaient de toute l’Europe, et même des Etats-Unis, pour approvisionner Paris. Ces deux imposants blocs de béton armé posés au bord du canal de l’Ourcq, près de la capitale, servaient d’immense étagère.

Désaffectés depuis 2004, devenus une « cathédrale du graff », les Magasins généraux de Pantin s’apprêtent à connaître une deuxième vie. Les deux bâtiments reliés par des passerelles, entourés de coursives et surmontés d’une tour ont été réhabilités par l’architecte Frédéric Jung. Au printemps 2016, Havas va y installer le siège d’une de ses agences, BETC. Plus de 700 publicitaires y prendront le relais des dockers, des grutiers et des brigadiers des douanes.

Jean-Luc Rigaud, chercheur en histoire des techniques, a saisi l’occasion pour explorer les archives et retracer dans un livre richement illustré l’histoire tumultueuse de ces entrepôts jumeaux. Il raconte à la fois l’industrialisation de la banlieue et l’entrée de la France dans le grand jeu des échanges internationaux. La mondialisation passe par Pantin !

Les débuts sont très laborieux. A la fin des années 1920, la chambre de commerce de Paris est autorisée à ouvrir à Pantin un nouveau port et des lieux de stockage, ces fameux Magasins généraux. La concession est accordée pour cinquante ans. Mais pour des raisons budgétaires, il y a des malfaçons, l’eau s’infiltre, des fissures apparaissent. Les bâtiments à peine sortis de terre, de gros travaux sont indispensables.

Nouveau coup dur les années suivantes : l’Etat instaure un monopole sur les blés et l’alcool, privant les Magasins de deux marchés-clés. Sans compter la crise des années 1930. A partir de là, les entrepôts fonctionnent au ralenti. « Pantin, port inerte », titre L’Humanité.

Ce n’est qu’après le passage des Allemands puis des Américains, suivi d’un incendie en 1947, que les Magasins généraux redémarrent. Cette fois-ci, le succès est assuré. Les « Trente Glorieuses » et l’essor des importations transforment Pantin en centre de dédouanement majeur. Les semi-remorques font la queue. Jusqu’à ce que la crise de 1974 et la concurrence d’installations plus modernes fassent péricliter l’activité. Lorsque le maire de Pantin refuse un projet d’extension du fret routier en centre-ville, le sort des Magasins est scellé.

A l'intérieur des bâtiments

En d’autres temps, de tels bâtiments auraient été rasés. Mais, depuis quelques années, l’intérêt pour le patrimoine industriel pousse à protéger ce type de vestiges. A Pantin, plusieurs pistes ont été envisagées pour transformer les Magasins généraux en école d’architecture ou d’électronique, en centre d’exposition d’antiquités ou encore en laboratoire pour Chanel, avant que la solution de BETC ne s’impose. Et grâce à un site Internet spécifique, même la mémoire des graffitis a été sauvegardée.

Article paru dans Le Monde du 20 janvier 2016

A lire : « Les Magasins généraux de Pantin. Histoires de mutations », de Jean-Luc Rigaud (éditions Lieux Dits, 168 p., 23 euros).

A lire aussi : Pantin mise sur la renaissance de ses friches industrielles (Le Parisien, 22 janvier 2016) 

dimanche 10 janvier 2016

1936 : une usine flambe boulevard Richard-Lenoir

43 boulevard Richard-Lenoir
Métro Saint-Ambroise

Drame à Paris, il y a 80 ans. Un atelier d'articles de Paris situé boulevard Richard-Lenoir, dans le 11e arrondissement, est ravagé par un incendie. Son propriétaire, un certain M. Roussel, qui habitait juste à côté, tue son épouse puis se suicide. 

Depuis, les usines ont quitté Paris, et la notion même d'articles de Paris a disparu. 

Extrait du quotidien Paris-Soir, 11 janvier 1936 :  


lundi 15 juin 2015

Les chaussures Pinet, l’industrie rue de Paradis

La façade du 44 rue de Paradis, avec ses inscriptions et ses cariatides


La rue de Paradis, non loin de la gare de l’est, a été au dix-neuvième siècle un haut lieu industriel. A l’époque où elle s’appelait encore rue Paradis-Poissonnière, elle accueillait des entreprises de fonderie, de cristal, de porcelaine, de faïence, de textile, etc. Les immeubles de la manufacture de chaussures François Pinet, aux numéros 42 et 44, témoignent de ce passé.

La façade la plus spectaculaire est celle du 42. Entre le rez-de-chaussée et le premier étage, on peut toujours y lire les inscriptions «CHAUSSURES», «F PINET» et de nouveau «CHAUSSURES» sur un fond de mosaïque. Juste au-dessus, deux cariatides, œuvres du sculpteur Léon Auguste Perrey, symbolisent le travail (à gauche) et le commerce (à droite).

François Pinet est né 1817 à Château-la-Vallière (Indre-et-Loire). Son père était déjà cordonnier. En 1830, à 13 ans, il est placé en apprentissage chez un cordonnier du voisinage puis, en 1830, entame le traditionnel tour de France des compagnons. 

C’est en 1855 qu’à 37 ans, alors qu’il maîtrise toutes les techniques du métier, il prend un tournant décisif. Il quitte son employeur parisien, la maison Lucien Dreyfus, et crée sa propre société. Installé rue du Petit Lion Saint-Sauveur, l’actuelle rue Tiquetonne, en plein centre de Paris, il démarre avec quelques ouvriers seulement. 

Il exploite notamment les deux procédés qu’il a mis au point et fait breveter l’année précédente pour fabriquer des talons de chaussure moulés. L’extérieur est en cuir, mais l’intérieur est rempli de gutta-percha, de caoutchouc ou d’autres matières. Sa méthode permet de réduire le temps et le coût de fabrication.


François Pinet
Le succès est au rendez-vous. Si bien qu’en 1864, François Pinet fait construire de plus grands bâtiments au 44, rue Paradis-Poissonnière. Eclairés par une vaste verrière, ils associent des ateliers, des bureaux et un magasin. 

L’expansion de la Société des Chaussures F. Pinet se lit dans la géographie. En 1876, l’inventif cordonnier devient propriétaire du 42 de la rue Paradis, et du 3 et du 5 rue des Messageries, et peut ainsi étendre ses ateliers. 

Puis en 1885-1886, il reconstruit les bâtiments, comme le confirme l’indication «1886 Architecte R Gravereaux» sur celui du 44. 

Quatre étages d’habitation seront ajoutés bien plus tard, en 1925.

Au faite de sa puissance, François Pinet emploie 1200 personnes, et vend ses chaussures bien au-delà des frontières. « Ses élégantes chaussures ornent les pieds des Javanaises de tous les rangs », relève dès 1862 le Grand album des célébrités industrielles contemporaines. Il est considéré comme l’une des figures de la profession, porté à la tête de la fédération patronale du secteur, et obtient la légion d’honneur. Franc-maçon, il progresse parallèlement dans l’organisation maçonnique. 

Présentation de la manufacture F. Pinet en 1864 (doc BNF)

S’inspirant des idées sociales de Louis Blanc, il prend des mesures progressistes au sein de son entreprise : réduction du temps de travail, assurances chômage, maternité, maladie, retraite. 

«À lui tout seul il représente la seconde révolution industrielle du XIXe siècle : industrialisation de la fabrication des chaussures, réformes sociales et réorganisation du travail, gestion des coûts et du marché, nouvelles technologies», commente son arrière-arrière petit-fils Xavier Gille dans l’ouvrage qu’il lui a consacré («François Pinet, bottier des élégantes, 1817-1897», Éditions Hugues de Chivré, juin 2011).

Affiche publicitaire pour "la chaussure F. Pinet, Paris"

Après sa mort en 1897, la société des chaussures Pinet participe à la grande recomposition de cette industrie. Elle figure dans les années 1920-1930 parmi les nombreuses entités du "trust de la chaussure" aux mains du duo Nathan Ehrlich-Albert Oustric

Quand ce petit empire fait faillite, en février 1934, emporté dans un scandale, les chaussures Pinet disparaissent dans la débâcle. Fini le paradis…

dimanche 8 février 2015

Une usine dans le brouillard de la rue Corvisart

La façade de brique du 61 rue Corvisart (2015)

61 rue Corvisart 
Métro Corvisart

Une alternance de briques rouges et ocres, de grandes baies vitrées : le bâtiment qui abrite aujourd’hui le lycée professionnel Corvisart, spécialisé dans les arts graphiques, ne dissimule guère son passé industriel. Avant d’accueillir des élèves, cette adresse fut celle d’une usine de cuir pour les chaussures puis d’une fabrique de jouets.

Retour en 1905. A l’époque, la Bièvre coule encore un peu à ciel ouvert dans Paris, notamment à la place de l’actuel square René Le Gall, en bas de la rue Corvisart, et le quartier compte de nombreuses usines nées grâce à la présence de cette "rivière industrielle". Des boucheries, des tanneries, des mégisseries, qui emploient beaucoup d’ouvriers mais empuantissent l’air : "La rue Croulebarbe est devenue la rue Croule-Peste !", s’était ému Le Petit Parisien en 1883, lors d’un été dont la chaleur avait transformé le secteur en cloaque. 

L'usine Mariotte peinte par Alfred Bahuet (1885)
Victor Lanier, le mégissier à l’origine de l’usine, connaît bien les lieux. Né en 1847, il entre à dix-sept ans comme apprenti chez Mariotte, une entreprise de cuir installée rue Croulebarbe. Il en devient associé à 28 ans, seul chef à 41 ans. A l’époque, Mariotte emploie quelque 200 ouvriers. Avec sa haute cheminée et la Bièvre en contrebas, la grosse usine de la rue Croulebarbe est suffisamment frappante pour qu’elle soit l’objet d’une peinture d’Alfred Bahuet datée de 1885 et conservée au musée Carnavalet, puis d’un dessin de 1887 signé Jules-Adolphe Chauvet, un artiste plus connu pour ses vignettes érotiques. 

L'usine "Vve Mariotte et Lannier", rue Croulebarbe, en 1887. Dessin de Jules-Adolphe Chauvet (source: Gallica.fr)
Au tournant du siècle, Victor Lanier investit dans la construction de nouveaux bâtiments. Côte à côte, au 59 et au 61 rue Corvisart, sortent de terre deux usines de tannage du cuir au chrome. La première, au 59, est confiée à la maison Charles Marchand. Victor Lanier se réserve la seconde, une tannerie avec mégisserie et teinturerie de peaux de chevreaux.

La construction est signée Victor Rich. Célèbre pour avoir contribué quelques années plus tôt au Monument aux Girondins sur la place des Quinconces à Bordeaux, cet architecte a aussi travaillé sur la raffinerie de sucre Say, un peu plus loin dans le 13e arrondissement.


Le 61 rue Corvisart (2015)

Sur place, Victor Lanier associe deux de ses fils, Edouard-Ernest et Edmond-Louis, à sa nouvelle entreprise. "Les produits de ces messieurs, fabriqués dans leur belle usine du 61 rue Corvisart, à Paris, sont principalement les chevreaux au chrome pour chaussure, glacés noirs, couleurs, vernis dorés et blancs et les chevreaux mégis", précise la revue Le Cuir en 1911. 

Ces années-là, les Lanier remportent une série de prix aux expositions professionnelles de Londres, Saragosse, Quito, Nancy, etc. Quant à Victor Lanier, il est fait chevalier de la légion d’honneur.

Après sa mort, en 1917, ses fils poursuivent l’exploitation de l’usine jusque dans les années 1930.
Le logo de la marque Le Rapide - LR

C’est à cette époque que le 61 rue Corvisart passe aux mains d’un autre industriel, Louis Roussy. Avec son partenaire René Trubert, cet inventeur a conçu des soldats de plomb, des petites voitures et surtout des trains miniatures vendus sous la marque Le Rapide ou LR – les initiales, justement, de Louis Roussy. Son usine est d’abord installée à Trappes, dans les Yvelines. Mais dès 1934, c’est la rue Corvisart que LR donne comme adresse commerciale. S’agit-il seulement de bureaux, ou des ateliers sont-ils aussi exploités sur place ? La question reste ouverte.

La marque LR disparaît dans les années 1950, laissant la place au lycée Corvisart durant la décennie suivante.


Publicité pour LR, avec l'adresse de la rue Corvisart (Le Matin, 1934)

Petite voiture LR (source: http://www.rcmagvintage.com/viewtopic.php?t=24706&start=30)