mercredi 1 mai 2013

Claverie, les corsets du Faubourg Saint-Martin

La façade de la maison Claverie (d'autres images sur le site Paris à nu
234 rue du Faubourg Saint-Martin
Métro: Louis Blanc

En matière de publicité, la fabrique de corsets Claverie n’a jamais fait dans la dentelle. "Les corsets de A. Claverie (toujours établis sur mesure) restent la première marque de l’univers", affirme sans barguigner une page publiée dans la revue Les Annales en 1921. L’annonce porte un titre tout aussi explicite : "Les établissements A. Claverie 234, faubourg Saint-Martin, Paris, sont les plus importants du monde entier."

Fameuse pendant plus d’un demi-siècle pour ses bandages, corsets, gaines, jambes artificielles, ceintures et soutiens-gorge, la marque Claverie a aujourd’hui disparu. 

L’atelier-boutique du faubourg Saint-Martin est, lui, demeuré dans son jus. Avec ses vitrines anciennes, ses vitraux, son escalier en acajou, ses comptoirs et ses lustres en bronze doré, le lieu, inscrit à l’inventaire des monuments historiques depuis 2011, mérite le détour. 

Il a d’ailleurs été utilisé comme décor de plusieurs films dont Le Viager (Pierre Tchernia, 1972). Michel Serrault y joue le rôle d’un increvable employé quittant l’entreprise d’articles orthopédiques après 36 années de bons et loyaux services qui lui ont permis, "à force de persévérance et d’assiduité dans le travail", de se hisser du poste de manutentionnaire auxiliaire jusqu’à celui de sous-chef de la manutention… 



Si possible, franchissez la porte cochère surmontée d’une enseigne Claverie pour jeter un œil sur la cour et les anciens ateliers. 

La création de l’entreprise remonte à 1882 et à un orthopédiste, Charles Auguste Claverie, spécialiste du traitement des hernies.

Le succès amène la maison à se doter, en 1897, d’une usine à Romilly-sur-Seine, une commune de l’Aube active dans la bonneterie. Quelques années plus tard, elle modernise ses installations du faubourg Saint-Martin, en faisant notamment appel à Hennebique, le roi du béton armé.
L'usine de Romilly-sur-Seine (Aube)
L’entreprise paraît alors au sommet de sa gloire. Elle multiplie les publicités dans la presse, participe à de nombreuses expositions, et diffuse ses produits à travers un important réseau commercial comprenant des succursales en province comme à l’étranger et des comptoirs en Afrique du Nord. Elle vend une gamme assez large, qui va jusqu’aux "appareils spéciaux en caoutchouc et baudruche pour l’usage intime et secret de l’homme et de la femme". 

A la même époque, en 1900, son patron Charles Delbrel-Claverie s’offre une somptueuse résidence secondaire en Dordogne : les Milandes, un château Renaissance à Castelnaud-la-Chapelle. L’argent des corsets lui permet d’y effectuer de gigantesques travaux pour restaurer les bâtiments, construire de nouvelles tours, un chai, une ferme, créer un jardin à la française, etc.

Entre Paris et l’Aube, "la firme occupe 225 ouvriers et 75 employés" en 1911, indique une présentation rédigée à l’occasion de l’exposition internationale de Turin, avec cette précision: "elle a créé une société de secours mutuels et de retraites pour ses ouvriers".

Dans les années 1920, Claverie dispose aussi d’un deuxième atelier parisien, situé 14 rue Alexandre Parodi, tout à côté du siège historique.

Mais la mort de Charles Claverie en 1914 puis 
la crise des années 1930 portent visiblement préjudice à l'entreprise. La marque semble s'évanouir à la fin des années 1930. 

Quant au château des Mirandes, il est revendu par la veuve de Charles Claverie en 1932 et arrive en 1947 entre les mains d’une ancienne cliente de la maison: Joséphine Baker.

Publicité pour les corsets Claverie (1928)

Michel Serrault devant l'immeuble Claverie, dans Le Viager (1972)

dimanche 14 avril 2013

La Liberté éclairant la rue de Chazelles

La Statue de la Liberté dominant la rue de Chazelles,
gravure publiée dans The Scientific American, mai 1884 

25 rue de Chazelles 
Métro Courcelles 
La tête de la statue, à l'Exposition universelle de 1878

L’immeuble actuel du 25 rue de Chazelles n’a franchement aucun intérêt. Une halte-souvenir s’impose néanmoins. C’est en effet ici que fut construite la statue de la Liberté éclairant le monde qui domine aujourd’hui le port de New York. 

A l’époque, dans les années 1880, les lieux sont aux mains d’un architecte, Gaget, et d’un ingénieur, Gauthier. Les deux hommes ont pris la suite des ateliers Monduit fondés vers 1820 à Saint-Germain-en-Laye par Philippe Monduit et transférés rue de Chazelles par son fils Honoré en 1860. La nouvelle société Gaget Gauthier et Cie garde les mêmes spécialités : la couverture, la plomberie, la distribution d’eau dans les villes, mais aussi les travaux d’arts en plomb et en cuivre.

La maison, qui emploie 300 à 350 personnes, s’est déjà fait connaître en restaurant en 1873 la colonne Vendôme, renversée et brisée par les communards deux ans plus tôt. Mais la Liberté, la plus colossale des statues alors jamais conçues, représente un chantier bien plus spectaculaire encore.


Le projet vise à offrir aux Etats-Unis un monument destiné à marquer l’amitié franco-américaine et à célébrer le centenaire de la déclaration d’indépendance. Le sculpteur alsacien Auguste Bartholdi, déjà auteur du Lion de Belfort, imagine une immense statue de femme et repère un emplacement adéquat pour l’installer : l’île de Bedloe, à la pointe de Manhattan. Elle se trouvera ainsi "en face de l’océan et regardant la France". Les États-Unis construisent le socle, tandis que les Français se chargent de fabriquer la statue, de la transporter en pièces détachées puis de l’assembler de nouveau sur place.


Vue des ateliers avec la main tenant la torche 

A Paris, Bartholdi confie la réalisation de l’ossature en fer à l’entreprise de Gustave Eiffel. Un de ses jeunes ingénieurs, Maurice Koechlin, dessine ce pylône métallique destiné à supporter les plaques de cuivre. La maison Gaget Gauthier et Cie, elle, est responsable des étapes suivantes. Elle loue pour ce faire un terrain de 3.000 mètres carrés rue de Chazelles, juste à côté de ses ateliers. Des formes en bois y servent à marteler des feuilles de cuivre de 2,5 millimètres d’épaisseur. Celles-ci sont ensuite fixées sur le squelette de fer, et rivées les unes aux autres par un système d’écrous invisibles de l’extérieur.

L’assemblage de ce puzzle de métal dure des années, bien au-delà du centenaire de l’indépendance. La première pièce construite est le bras qui porte le flambeau. Elle est envoyée à l’Exposition de Philadelphie en 1876, puis revient en France. Surgit ensuite la tête, qui est présentée à l’Exposition universelle de Paris, dans les jardins du Champs-de-Mars, en 1878. On peut la visiter pour 5 centimes et constater le vide à l’intérieur : "la liberté n’a pas de cervelle !", persiflent certains.

Puis la haute statue émerge peu à peu des toîts de la Plaine-Monceau, et la rue de Chazelles devient l’une des promenades favorites des Parisiens. "C’est une des curiosités les plus intéressantes de Paris", s’exclame un journaliste du Temps en juillet 1883, recommandant à ses lecteurs d’aller "dès maintenant frapper au n°25 de la rue de Chazelles".

Au même moment, le chroniqueur Jules Claretie s’enthousiame : "La tête est achevée, le bras droit est fini ; à mi-corps La Liberté est sortie de terre et, l’été dernier, vingt-cinq convives ont pu tenir à l’aise et déjeuner dans son mollet droit. Le reste, le sein, les épaules, les draperies de la poitrine, est encore dans la forge mais le travail s’achève. Des doigts gigantesques, des index de près de deux mètres et demi, sont là, tout fondus, contre la muraille. On se croirait au pays de quelque féerie, dans l’usine où des nains fabriqueraient un géant de métal."

L’année suivante, l’illustre Victor Hugo lui-même gravit les deux étages intérieurs de la statue, et repart avec un fragment du monument "en souvenir de sa glorieuse visite".

A cette époque, des miniatures de la statue construite dans les ateliers de Gaget et Gauthier sont aussi vendues pour financer le projet. Selon certains, c’est de là que viendrait le mot "gadget".


Démontée en 350 pièces, transportée par bateau, remontée en quatre mois, la statue est finalement inaugurée à New York en octobre 1886. Avec dix ans de retard sur la date prévue. 

Les ateliers Gaget Gauthier et Cie, quant à eux, sont passés depuis de mains en mains, repris successivement par Perignon, Vinet et Gontrand. En 1925, ces deux derniers y exploitent encore une "plomberie et cuivrerie d’art", aujourd’hui totalement disparue. 
Quant à la famille Monduit, qui avait fait cavalier seul dans la fonderie après s’être séparée du duo Gaget-Gauthier, et s’était installée à quelques centaines de mètres, au 31 rue Poncelet, elle a fermé son dernier atelier en 1970. 

La statue dans l'atelier de Gaget et Gauthier vers 1878

samedi 16 février 2013

Les trésors industriels de la rue Corbeau


Façade de la Lithographie parisienne (juillet 2012)

27 bis et 36 rue Jacques Louvel-Tessier
Métro: Goncourt ou Belleville 


Rue Jacques Louvel-Tessier, l'ancienne rue Corbeau, près de l’hôpital Saint-Louis, deux magnifiques immeubles industriels se font face. 

Le premier est une ancienne imprimerie, la Lithographie parisienne, au 27 bis. 

L’entreprise avait été créée en mars 1866. Elle était alors installée quelques centaines de mètres plus bas vers la Seine, au 21, quai de Valmy, devenu 21 boulevard Jules-Ferry. A l’époque, la lithographie, cette technique d’impression à partir d’un dessin exécuté sur une pierre calcaire, était en plein essor. La même année où était fondée la Lithographie parisienne, Jules Chéret, aujourd’hui l’un des plus célèbres affichistes, ouvrait ainsi son atelier de la rue de la Tour des Dames, où il réalisa de nombreuses d’affiches. 

La Lithographie parisienne doit sa naissance à la grève qui oppose durant l’été 1865 plusieurs centaines d’ouvriers imprimeurs lithographes parisiens à leurs patrons. Ceux-ci veulent faire disparaître la Société de résistance et de solidarité qui permet aux ouvriers de tenir pendant les grèves et de recevoir un peu d'argent quand ils sont au chômage. A l’issue de sept semaines de conflit, 30 grévistes décident de se passer de patron. C'est l'époque où la première Internationale ouvrière, fondée notamment sous l'impulsion de Karl Marx, prône "l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux mêmes". 

L’année suivante, les 30 grévistes se cotisent pour acheter le brevet d’imprimeur alors nécessaire, un peu de matériel, et fondent leur propre entreprise, Guillaumin, Schmit et Cie. Mais faute d’expérience commerciale, l’affaire fait faillite dès 1870. "T
rop heureux d'avoir du travail, sans prendre les garanties d'usage, on traita de mauvaises affaires qui occasionnèrent des pertes", résumera ensuite la direction. 
L'entreprise redémarre peu après. Elle se dote de matériel moderne à vapeur au lieu des anciennes presses à bras, déménage au 27 bis rue Corbeau, et décroche une médaille d’argent à l’exposition universelle de 1878.

Publicité pour le Tapioca de l'Etoile
imprimée par la Lithographie parisienne (vers 1890)
Une tentative un peu trop audacieuse d’exportation de cartes de Noël aux Etats-Unis se solde par une deuxième faillite en 1884. De nouveau, toutefois, les lithographes emmenés cette fois-ci par M. Romanet parviennent à relancer leur entreprise et à rembourser peu à peu leurs créanciers. 

Après ces deux faillites, la Lithographie parisienne fait preuve d’une exceptionnelle longévité, et, pendant des décennies, les ouvriers rouges impriment à tour de bras des images pieuses, des chromos éducatifs, des calendriers, des publicités pour le chocolat Louit, le tapioca de l'Etoile, le Bon Marché ou La Samaritaine. 

La maison fait ainsi vivre des centaines de personnes, adultes et enfants. "Nous employons des hommes de peine et des enfants pour recevoir la feuille. Ils commencent à travailler à 14 ou 15 ans ; ils gagnent peu de chose", précise M. Romanet en 1883 à l’occasion d’une enquête ministérielle sur les associations ouvrières. 

Les enfants employés par la Lithographie parisienne,
photographiés devant l'imprimerie
 

Quinze ans plus tard, le succès se confirmant, c’est en chef victorieux que M. Romanet s’adresse à ses troupes à l’occasion d’un banquet coopératif : "Sans aide, sans appui d'aucune sorte, sans le concours d'autres capitaux que ceux économisés sur votre maigre salaire, ayant de plus à lutter contre l'hostilité de concurrents sans vergogne et les préventions d'une clientèle que vous avez enfin pu conquérir à force de probité commerciale, et aussi par la qualité de vos travaux, vous avez constitué une maison qui compte parmi les plus importantes et les plus considérées de la corporation." 

En fonctionnement jusque dans les années 1990, l’imprimerie de la rue Corbeau devenue en 1946 rue Jacques Louvel-Tessier a aujourd’hui disparu. La façade de fer et de briques est cependant restée intacte, avec ses inscriptions. A l’intérieur se trouve notamment un vaste appartement-galerie d’art.

 

En face, au 36, ne pas manquer l’ancienne sous-station électrique Temple. Il s’agit de l’une des installations de transformation de l’électricité construites par l’architecte Paul Friesé pour la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (groupe Empain-Schneider), dont le nom figure au fronton du bâtiment. 


Construite en 1908, surélevée d’un étage en retrait en 1912, elle a longtemps abrité des services d’EDF, même après avoir été désaffectée. L’immeuble a ensuite été acquis par la Ville de Paris, qui y a installé en 2011 un centre de 35 logements d’urgence pour des hommes en difficulté ou sans domicile, géré par l’association Emmaüs. 

La superbe façade vitrée, enchâssée dans une maçonnerie de brique, a été inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1992. 

vendredi 1 février 2013

Le Rond-Point des Champs-Elysées et sa fabrique de glace

Le théâtre dans son état actuel (photo du site Paris 1900)


2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt
Métro Franklin D. Roosevelt ou Champs-Élysées Clemenceau


Des vingt arrondissements parisiens, le huitième est le moins industriel de tous. 
Sur les quelque 3800 établissements "dangereux, insalubres ou incommodes" recensés par l'administration dans le Paris de 1895, seuls 22 sont situés dans cet arrondissement bourgeois et festif. Encore s’agit-il pour la plupart d’activités de type agricole (des "vacheries") ou artisanales (serrurerie, torréfaction de café…). Deux exceptions notables : une fabrique de liqueurs, rue de Ponthieu, et un atelier de réfrigération alimentant la patinoire du rond-point des Champs-Elysées.

Au fronton du théâtre subsiste le nom Panorama
(photo du site Paris 1900)
Ce dernier lieu existe toujours : il s’agit du théâtre du Rond-Point. Le bâtiment date de 1860. Il a été construit pour abriter un de ces « panoramas » en vogue à l’époque : de vastes peintures sur toile étaient accrochées aux murs d’une rotonde, donnant aux visiteurs l’impression de se trouver au cœur d’une bataille ou d’un paysage. 

En 1893, la mode des panoramas déclinant, la rotonde est transformée en Palais de glace. C’est l’une des premières patinoires ouvertes à Paris. "La plus vaste piste du monde pour patinage sur vraie glace", assure la publicité. "Une pastille de menthe monumentale, couverte de sciure de glace", dira plus tard Jean Cocteau.



Pour fabriquer cette glace, une petite usine frigorifique est installée en sous-sol. Trois compresseurs y sont actionnés par des moteurs à gaz, "la production de la vapeur au moyen de la houille étant complètement prohibée dans les Champs-Elysées", ainsi que l’indique Pierre Berthot, l’ingénieur en charge des travaux - pas question que la fumée du charbon ternisse l'éclat de la "plus belle avenue du monde"... 
Les machines fonctionnent jour et nuit, pour fournir 2000 kilos de glace par heure. L’installation produit aussi l’électricité nécessaire à l’éclairage. 

Coupe du Palais de Glace avec la salle des machines au sous-sol (1893)

Patinoire, mais aussi salle de spectacles, le Palais de glace sera l’une des attractions les plus réputées de Paris pendant des décennies. Jusqu’aux années 1980, où Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud le métamorphosent à nouveau, pour en faire le théâtre qu’il est toujours.
Affiche de Jules Chéret
pour le Palais de Glace (1896)

Carte postale représentant l'entrée du Palais de glace (sans date)

dimanche 20 janvier 2013

Les Grands moulins de Paris

Les Grands moulins en octobre 2011
43 à 59, quai Panhard-et-Levassor
5 rue Thomas Mann
Métro: Bibliothèque François-Mitterrand


Ce jour-là, la Halle aux farines accueille une journée d’études "Ellipse et Anaphore", annoncent deux affiches scotchées sur une grille. Un saisissant raccourci entre le passé industriel du lieu et son utilisation actuelle. Car oui, cette gigantesque halle a servi pendant des années à stocker la farine produite aux moulins voisins. Oui, elle abrite à présent une partie du campus de l’Université Paris VII-Denis Diderot. Oui, étudiants et enseignants y dissèquent les figures de style, les langues d’Asie orientale ou encore la philosophie des sciences (voici pour l’anaphore). Mais il a fallu pour cela des années de travaux que ces affiches passent sous silence (et voilà pour l’ellipse). 

La création des Grands Moulins de Paris remonte à la première guerre mondiale. En 1916, alors que l’approvisionnement en pain est loin d’être assuré, plusieurs grands producteurs de farine de la capitale (Boussac, Trouard-Riolle, Heurteux) s’unissent au sein d’une nouvelle société, les Grands moulins réunis. Appuyés par un quatrième minotier, Lucien Baumann, ils achètent ensemble de vastes terrains quai de la Gare, appartenant à M. Trotrot. 

Le bâtiment principal (octobre 2011)

Objectif : établir "une grande minoterie reliée au chemin de fer et à la Seine et munie d’un matériel moderne et puissant", selon le compte-rendu publié par le journal La Vérité en octobre 1916. En réalité, ils veulent bâtir rien moins que le plus grand moulin du monde !

Les travaux sont confiés à Georges Wybo, l’architecte du Printemps Haussmann, qui imagine une cathédrale de béton, revêtue d’un parement de pierre. Au cœur de cet ensemble industriel de style néo-classique, une centrale thermique alimente les machines en électricité. Malgré les difficultés et retards liés à la guerre, les Grands moulins de Paris livrent leur premier sac de farine en 1921. Le blé arrive par péniche ou par train.

L’usine parisienne n’est qu’une pièce d’un puzzle bien plus important. Au moment où les premiers grains de blé y sont moulus, la Société d’entreprise meunière qui a succédé aux Grands moulins réunis compte au total 13 installations à travers la France, à Nantes, Bordeaux, Lille, etc., capables de sortir 9.800 quintaux par jour. Un "trust colossal", très critiqué. Sa puissance vaudra à son nouveau patron, Ernest Vilgrain, de devoir s’expliquer devant les députés. La construction d’usines à grand rendement doit faire baisser le prix du pain, tout en procurant un plus grand profit aux cultivateurs, se défend ce minotier, qui a été responsable de l’approvisionnement de la France, notamment en céréales, au sein du gouvernement Clemenceau pendant la guerre.


Les Grands moulins fonctionnent à Paris pendant presque 80 ans, jusqu’en novembre 1996. La dernière entreprise industrielle du quartier, que la famille Vilgrain avait vendue quelques années auparavant au groupe Bouygues, transfère alors ses activités en banlieue, à Gennevilliers, et les travaux de réhabilitation commencent. 

La Halle aux farines (octobre 2011)

Le bâtiment principal est transformé par l’architecte Rudy Ricciotti pour accueillir une bibliothèque de 1400 places, des bureaux, etc. Tout en perçant un certain nombre d’ouvertures, notamment dans des murs aveugles, il conserve les volumes existants. 
L’usine était largement construite sur le principe de la cascade, la farine tombant d’un étage à l’autre, avec à chaque fois une étape de la transformation : purification grâce à des tamis successifs, pesage, ensachage… 
Ricciotti a supprimé certains planchers, décloisonné les lieux, mais gardé la structure verticale. Une partie du plancher d’origine en bois reste même visible, ainsi que certaines machines, à titre de témoignage. 

La halle aux farines voisine, construite vers 1950 par l’architecte Denis Honegger, a elle aussi été conservée, avec ses élégantes nefs en béton. Revue et corrigée par Nicolas Michelin, elle abrite à présent des amphithéâtres, des salles de travaux dirigés… Il y a toujours du grain à moudre !

Les Grands moulins (octobre 2011)
Les Grands moulins vus par Tardi
dans son album Brouillard au Pont de Tolbiac, d'après Léo Malet


A voir juste à côté des Grands moulins : la Sudac