lundi 25 août 2014

Scientia, le calcium de la rue Chaptal

La porte du 21 rue Chaptal (août 2014)

21 rue Chaptal
Métro Blanche ou Pigalle

Rue Chaptal, à deux pas du charmant musée de la Vie romantique, ne manquez pas le linteau "Laboratoire des produits Scientia". Derrière la porte à deux battants rouges se trouvait une fabrique de sels de calcium et de bien d'autres médicaments. 

Il s’agit d’un des derniers vestiges des laboratoires pharmaceutiques qui ont fourmillé dans Paris jusqu’à la deuxième guerre mondiale, comme Bottu rue Pergolèse, Fumouze au Faubourg-Saint-Denis, Lebeault rue du Bourg-l’Abbé, Midy rue du Colonel-Moll, Troncin et Humbert rue Nollet, ou encore Vaillant rue Jacob.

La fabrication de médicaments est un secteur qui peut se révéler très rentable et qui, à l’époque, ne nécessitait pas d’énormes moyens. En France, de nombreux laboratoires sont ainsi nés au fond d’une officine, de la créativité du pharmacien, alors qu’en Allemagne, ils sont plus souvent issus de la puissante industrie chimique.

En-tête de lettre de juin 1923. Le laboratoire est alors encore installé 10, rue Fromentin

Trois hommes se trouvent à l’origine de Scientia. 

Le premier et le plus marquant se nomme Edouard Jéramec. Ingénieur polytechnicien, il s’illustre en 1870 en faisant prisonnier un officier prussien lors de la bataille de Sedan. Puis il se lance dans les affaires. Avec succès. "Peu de carrières industrielles ont été plus remplies que celle-là", commente Le Figaro en 1910, lorsqu’il est promu commandeur de la Légion d’honneur. 

Evoquant "l’une des situations les plus considérables" du moment, le quotidien égrène la liste des principaux postes que cet homme occupe alors, au faîte de sa puissance: président de la Compagnie française des câbles télégraphiques, PDG de la Compagnie générale des voitures à Paris, il est aussi administrateur de la Compagnie générale transatlantique, de la Société des chantiers de la Loire, de la Société industrielle des téléphones et de nombreuses sociétés de tramways, et membre du comité consultatif des chemins de fer

En 1913, un navire câblier portant son nom est même mis à flots, alors qu'il est encore vivant. Parmi ses proches figure en outre un député puis ministre en vue, Alexandre Millerand, futur président de la République. Au total, un magnifique exemple de réussite de la bourgeoisie juive parisienne, intégrée et convertie.


Publicité pour la Tricalcine, le médicament vedette du laboratoire

En 1904, quand il fonde Scientia, à 58 ans, Edouard Jéramec pèse déjà lourd. Il a notamment investi dans des eaux minérales aux multiples vertus médicales, en Espagne et à Pougues, dans la Nièvre. C’est ce qui l’amène à s’intéresser à l’industrie pharmaceutique, en particulier aux poudres de calcium susceptibles, croit-on, d’améliorer l’état des tuberculeux. 

"Il s’associe alors avec son ami Adolphe Beder, et tous deux font appel à Eugène Perraudin", un chimiste et pharmacien de la Nièvre installé à Paris, relatent Cécile Raynal et Thierry Lefebvre dans l’article qu’ils ont consacrés à cette aventure (1). Les trois hommes créent le laboratoire des Produits Scientia, le "savoir" en latin. "Le plus gros investissement financier est réalisé, on s’en doute, par Jéramec", précisent Raynal et Lefebvre.

Publicité pour le Calcoléol, une spécialité de Scientia à base d'huile de foie de morue
Là encore, le succès est au rendez-vous, grâce en particulier à la Tricalcine. Utilisé pour la "recalcification de l’organisme", le premier médicament du nouveau laboratoire reste longtemps son best-seller. Publicité dans les journaux, cadeaux aux médecins : les dirigeants déploient un marketing efficace en faveur de ce "reconstituant" présenté comme "le plus puissant, le plus scientifique, le plus rationnel"

Suivront bien d’autres traitements, tels que la Peptalmine, la Globexine, le Calcoléol, mais aussi des sels effervescents de Pougues, la station thermale développée par Edouard Jéramec, et même des parfums. 


Colette Jéramec en 1925 (détail d'une photo de Man Ray)
En 1916, Edouard Jéramec se suicide. Il était devenu aveugle, et la mort tragique de son fils André au front, en août 1914, l'avait profondément marqué. C’est sa fille Colette, mariée à l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle puis au surréaliste Roland Tual, qui représente alors les intérêts familiaux dans l’affaire, désormais gérée par le duo Perraudin-Beder. 

Et, la guerre achevée, l'expansion reprend. Initialement installé 42 rue Blanche, Scientia déménage d'ailleurs au bout de quelques années 10 rue Fromentin, avant de trouver vers 1925 des locaux plus spacieux rue Chaptal, toujours dans le même quartier.

Rue Chaptal, Scientia survit à la deuxième guerre mondiale et reste un laboratoire actif jusque dans les années 1950. Sa trace s'évanouit au cours de la décennie suivante. 


Petite annonce publiée par Scientia
dans Le Matin en septembre 1940


1.- "Les laboratoires des Produits Scientia et les eaux minérales de Pougues et de Carabana", Revue d'histoire de la pharmacie, n° 371, 3e trimestre 2011, p. 337-350.

dimanche 22 juin 2014

Panhard et Levassor, un siècle d’industrie avenue d’Ivry

L'usine Panhard réhabilitée, surmontée d'un conteneur à peau de verre et de métal ouvragé (doc AREP)
19 avenue d’Ivry 
Métro : Porte d’Ivry
 

Tout au bout de l’avenue d’Ivry, le bâtiment de briques rouges qui fait l’angle avec la porte d’Ivry a été profondément remanié, et surmonté d’une sorte de conteneur ocre en verre et en métal perforé on ne peut plus moderne. Mais la plaque restée sur le mur atteste qu’il s’agit d’un lieu historique : « Ici naquit l’industrie automobile en 1891 ».

Ce bâtiment constitue le dernier vestige des immenses usines Panhard et Levassor qui occupèrent des milliers d’ouvriers dans le quartier. 


Plaque sur un moteur de scie Périn-Panhard
Retour en arrière. René Panhard, d’origine bretonne, est un ingénieur centralien, qui a commencé par travailler chez un spécialiste du bois, Jules Périn, dont il est devenu l’associé. 
Devant le succès des machines à scier le bois Périn-Panhard, les locaux du faubourg Saint-Antoine deviennent trop exigus, et après la guerre de 1870, ils achètent un vaste terrain avenue d’Ivry pour y ouvrir une usine moderne.

La direction en est confiée à Emile Levassor, un condisciple de René Panhard à Centrale. A la mort de Périn, en 1886, la société devient Panhard et Levassor. Cette transformation est rapidement suivie d’un changement de métier. En 1889, les deux associés obtiennent en effet le droit d’exploiter les brevets que vient de déposer l’ingénieur allemand Gottlieb Daimler sur le moteur à pétrole.   


Le modèle 1891
Sur cette base, ils construisent avenue d’Ivry la première voiture mue par un moteur à explosion fonctionnant au pétrole. « Une sorte de phaéton à deux places monté sur quatre roues et portant sa chaudière sur le train d’avant », décrit la revue Le Voleur illustré en août 1891, alors que les premiers exemplaires n’ont pas encore été livrés aux clients.

« En la construisant, MM. Panhard et Levassor ont certainement donné une bonne solution du problème de la voiture à vapeur propre à circuler sur les routes non munies de rails », ajoute Le Voleur illustré.

L’invention des deux Français marque en effet le début de l’industrie automobile, et permet à leur propre entreprise de décoller, surtout lorsque, quelques années plus tard, ils simplifient leur modèle et placent le moteur à l’avant, une révolution décisive.


L'usine Panhard et Levassor en février 1917 (doc ECPAD)
Dix ans après la mise au point de la première voiture, l’usine de l’avenue d’Ivry est devenue un ensemble considérable, « presque une ville coupée du monde extérieur », relève un journaliste de The Motocar dépêché sur place au printemps 1901. 

Passé la porte d’entrée, c’est tout un quartier qui s’offre à la vue, avec les bureaux de l’administration à droite, la résidence du directeur Arthur Krebs à gauche, et surtout « des routes aux vastes dimensions, bordées par la hauteur des ateliers de chaque côté » : forge, fabrique des machines-outils, atelier de mécanique, atelier de roues du bois, magasin de pièces finies, montage des carrosseries, atelier d’essai, de réparation, etc. L’usine est alimentée en eau de source par des puits creusés sur place.

Cette ville dans la ville est en partie réorganisée à partir de 1913 pour mettre en place des méthodes tayloristes, sous l'impulsion de Charles de Fréminville, directeur technique et beau-frère d'Arthur Krebs. Après un voyage d'étude aux Etats-Unis au cours duquel il visite de nombreuses usines et rencontre Frédérick Taylor, Charles de Fréminville devient l'un des principaux propagandistes en France de ces techniques d'organisation scientifique du travail. Avec l'usine Panhard et Levassor comme vitrine.

Publicité pour la Panhard 24,
dernier modèle de l'entreprise
L'entreprise, célèbre notamment pour les courses automobiles auxquelles elle participe, prospère jusqu’aux Trente glorieuses, avec des modèles à succès comme la Dyna et la PL 17, mais aussi des camions et des bus. 
En 1965, longtemps après la mort des deux fondateurs, la société Panhard et Levassor finit néanmoins par être absorbée par son concurrent Citroën. La production est stoppée deux ans plus tard. Le 20 juillet 1967, la dernière voiture, une Panhard 24 bleue, sort des chaînes.

Depuis, une grande partie des ateliers a été rasée, pour laisser place aux tours des Olympiades. 


De 2007 à 2013, les bâtiments restants dans le triangle rue Régnault-rue Nationale-Avenue d’Ivry ont été réhabilités et totalement remodelés par le groupe d’architectes et d’urbanistes AREP, qui y a installé son siège, ainsi qu’une crèche et un accueil de jour pour des sans domicile fixe. 

La façade principale de l’ancienne usine, en brique et meulière, est devenue un élément intérieur d’un vaste espace de bureaux. Dans l’atrium, une superbe Panhard noire rappelle le siècle industriel qui s’est déroulé ici.  
L'atrium, avec une superbe Panhard noire (doc AREP)
La plaque posée en 1991 pour le centenaire (photo 2011)
L'usine pendant les travaux de réhabilitation (2011)

La pointe du triangle après réhabilitation (doc AREP)

dimanche 15 juin 2014

Octobre 1915 : l'usine de grenades Billant explose rue de Tolbiac

Deux policiers devant les décombres de l'usine Billant, octobre 1915 (photographie agence Rol)

174 rue de Tolbiac 

Métro Tolbiac  

La désindustrialisation de Paris a parfois été violente. Le 20 octobre 1915, une fabrique de grenades explose au 174, rue de Tolbiac. Elle provoque une cinquantaine de morts, une centaine de blessés, dévaste les immeubles alentours, et signe la fin de ce type d’industrie dans Paris intra muros.

L’usine en cause appartenait à Louis Billant, un ingénieur mécanicien, spécialiste des instruments de précision, installé 3 passage du Moulin des Prés. Inventeur de diverses machines, il avait déposé des brevets dès 1905. Avec la guerre, ses compétences intéressèrent au plus haut point l’armée, qui cherchait d’urgence à s’approvisionner en grenades modernes.



Grenade Billant, 1916
En collaboration avec le Génie, Billant conçut un nouveau type de grenade, la grenade P1. 
"On demanda alors à ce petit mécanicien d’entreprendre immédiatement une fabrication en grand, rapporta après l’accident Albert Thomas, sous-secrétaire d’Etat chargé de l’artillerie et des munitions. A côté de son atelier, il y avait un terrain vague, il demanda à l’occuper. Des officiers du génie firent avec lui un certain nombre de démarches pour l'installation, et c'est ainsi que l’atelier fut établi dans la rue de Tolbiac."
 
Depuis l’explosion de la poudrerie de Grenelle en 1794, qui avait tué plus de 1000 personnes parmi les employés et la population voisine, les pouvoirs publics connaissaient pourtant les risques de ce type d’établissements. La préfecture de police avait donc prescrit de limiter la quantité d'explosifs emmagasinée, de séparer les magasins d’explosifs du magasin de détonateurs, de prévoir des ateliers différents pour chacune des opérations de fabrication. Sans oublier de récupérer deux fois par jour les grenades achevées, de manière à ne conserver sur place que 5.000 grenades achevées au maximum. 


Mais l’état-major, lui, réclamait toujours plus de munitions. Si bien que la production du petit atelier de la rue de Tolbiac monta jusqu’à 30.000 grenades par jour. 


Le ministère envisageait bien d’ouvrir une usine plus importante hors de Paris pour répondre à la demande et fermer le dangereux site de la Butte-aux-cailles. Mais il explosa avant que ces vœux pieux aient trouvé un début d’exécution. Ce jour-là, au lieu de 5.000 grenades chargées, il y en avait 15.000 rue de Tolbiac, peut-être plus. 

L'usine Billant après l'explosion (Photographie agence Rol)

"Des ouvriers procédaient à l’installation, sur un camion, de caisses contenant des matières explosives lorsque l’une d’elles tomba, occasionnant ainsi la déflagration de tous les engins qui se trouvaient à proximité, selon le Journal des débats politiques et littéraires. Puis une seconde série de détonations suivit, et un nuage s’éleva de l’usine." Brouillard mortel rue de Tolbiac.

Sur place, rien ne subsiste aujourd’hui de la défunte fabrique de grenades.




Après l'explosion (Photographie agence Rol)

dimanche 25 mai 2014

Alésia et le papier patriotique de la maison Prioux

La façade des 3 et 5 impasse Reille, avec son imposant portail (avril 2014)
3-5 impasse Reille
Métro Alésia ou Glacière


L’impasse Reille, près de la rue d’Alésia, garde le souvenir d’un des plus grands noms de l’industrie papetière française : Arjomari-Prioux.

Une façade de briques bicolores renforcée par une charpente en fer, un portail surdimensionné surmonté d’une épaisse traverse, du béton armé à l’intérieur : un coup d’œil suffit à comprendre que l’immeuble a été conçu pour accueillir des matériaux lourds et volumineux. En l’occurrence d’énormes bobines de papier.


Dans les années 1890, Paul Prioux, un négociant en papier devenu également fabricant, fait construire ici de nouveaux magasins et ateliers par les architectes Barberot et Laurent. Ils remplacent ceux installés par son père Stanislas Prioux au 47, quai des Grands-Augustins. 

Le siège social et les bureaux sont également transférés impasse Reille quelques années plus tard, en 1900, même si l’entreprise garde pour ses clients un point de vente rue du Louvre, "à l’intérieur de Paris" comme on dit alors.

Détail du portail (avril 2014) 
C’est une phase de grand développement pour la société Prioux et Cie, qui étend rapidement son activité de production, avec des usines de pâte et de papier à Bessé-sur-Braye (Sarthe), Léry (Eure), et Corvol-L’Orgueilleux (Nièvre).

A Paris, l’impasse Reille sert d’entrepôt, mais aussi de manufacture pour une des spécialités de la maison : le papier à cigarettes. Dans ce domaine, Prioux choisit pour marque le nom du quartier, Alésia. Il évoque une défaite gauloise, mais aussi Vercingétorix, l’archétype du héros prêt à combattre et mourir plutôt que de subir le joug.


Le papier à cigarettes Alésia,
avec un portrait de Vercingétorix
Ce papier patriotique est distribué dans les tranchées aux poilus de certains régiments en 1914. A l’époque, l’entreprise crée aussi «pour nos soldats» une trousse en papier imperméable contenant notamment un couvre-képi, des semelles et un plastron.


Paul Prioux, cependant, n’assiste pas au développement militaire de sa maison. Il meurt subitement en 1913, à soixante-et-un ans, dans le château qu’il venait d’acheter à Couvrelles, près de Soissons. 

Après son décès, la société passe au fil des ans aux mains d’autres papetiers, dont Munier, Glatron, Baschet et Arjomari, mais le nom Prioux demeure utilisé pendant des dizaines d’années.

A présent, les bâtiments de l’impasse Reille, reconvertis, abritent d’autres entreprises, en particulier de biotechnologies.

Détail d'un paquet de papier Alésia destiné aux soldats.
Le fumée qui sort de la bouche du poilu forme le mot "Victoire" 

Le papier Alésia, pour des "cigarettes élégantes" 

Détail de la façade du 3 impasse Reille,
un assemblage de matériaux typique de l'architecture industrielle de l'époque (avril 2014)