dimanche 8 février 2015

Une usine dans le brouillard de la rue Corvisart

La façade de brique du 61 rue Corvisart (2015)

61 rue Corvisart 
Métro Corvisart

Une alternance de briques rouges et ocres, de grandes baies vitrées : le bâtiment qui abrite aujourd’hui le lycée professionnel Corvisart, spécialisé dans les arts graphiques, ne dissimule guère son passé industriel. Avant d’accueillir des élèves, cette adresse fut celle d’une usine de cuir pour les chaussures puis d’une fabrique de jouets.

Retour en 1905. A l’époque, la Bièvre coule encore un peu à ciel ouvert dans Paris, notamment à la place de l’actuel square René Le Gall, en bas de la rue Corvisart, et le quartier compte de nombreuses usines nées grâce à la présence de cette "rivière industrielle". Des boucheries, des tanneries, des mégisseries, qui emploient beaucoup d’ouvriers mais empuantissent l’air : "La rue Croulebarbe est devenue la rue Croule-Peste !", s’était ému Le Petit Parisien en 1883, lors d’un été dont la chaleur avait transformé le secteur en cloaque. 

L'usine Mariotte peinte par Alfred Bahuet (1885)
Victor Lanier, le mégissier à l’origine de l’usine, connaît bien les lieux. Né en 1847, il entre à dix-sept ans comme apprenti chez Mariotte, une entreprise de cuir installée rue Croulebarbe. Il en devient associé à 28 ans, seul chef à 41 ans. A l’époque, Mariotte emploie quelque 200 ouvriers. Avec sa haute cheminée et la Bièvre en contrebas, la grosse usine de la rue Croulebarbe est suffisamment frappante pour qu’elle soit l’objet d’une peinture d’Alfred Bahuet datée de 1885 et conservée au musée Carnavalet, puis d’un dessin de 1887 signé Jules-Adolphe Chauvet, un artiste plus connu pour ses vignettes érotiques. 

L'usine "Vve Mariotte et Lannier", rue Croulebarbe, en 1887. Dessin de Jules-Adolphe Chauvet (source: Gallica.fr)
Au tournant du siècle, Victor Lanier investit dans la construction de nouveaux bâtiments. Côte à côte, au 59 et au 61 rue Corvisart, sortent de terre deux usines de tannage du cuir au chrome. La première, au 59, est confiée à la maison Charles Marchand. Victor Lanier se réserve la seconde, une tannerie avec mégisserie et teinturerie de peaux de chevreaux.

La construction est signée Victor Rich. Célèbre pour avoir contribué quelques années plus tôt au Monument aux Girondins sur la place des Quinconces à Bordeaux, cet architecte a aussi travaillé sur la raffinerie de sucre Say, un peu plus loin dans le 13e arrondissement.


Le 61 rue Corvisart (2015)

Sur place, Victor Lanier associe deux de ses fils, Edouard-Ernest et Edmond-Louis, à sa nouvelle entreprise. "Les produits de ces messieurs, fabriqués dans leur belle usine du 61 rue Corvisart, à Paris, sont principalement les chevreaux au chrome pour chaussure, glacés noirs, couleurs, vernis dorés et blancs et les chevreaux mégis", précise la revue Le Cuir en 1911. 

Ces années-là, les Lanier remportent une série de prix aux expositions professionnelles de Londres, Saragosse, Quito, Nancy, etc. Quant à Victor Lanier, il est fait chevalier de la légion d’honneur.

Après sa mort, en 1917, ses fils poursuivent l’exploitation de l’usine jusque dans les années 1930.
Le logo de la marque Le Rapide - LR

C’est à cette époque que le 61 rue Corvisart passe aux mains d’un autre industriel, Louis Roussy. Avec son partenaire René Trubert, cet inventeur a conçu des soldats de plomb, des petites voitures et surtout des trains miniatures vendus sous la marque Le Rapide ou LR – les initiales, justement, de Louis Roussy. Son usine est d’abord installée à Trappes, dans les Yvelines. Mais dès 1934, c’est la rue Corvisart que LR donne comme adresse commerciale. S’agit-il seulement de bureaux, ou des ateliers sont-ils aussi exploités sur place ? La question reste ouverte.

La marque LR disparaît dans les années 1950, laissant la place au lycée Corvisart durant la décennie suivante.


Publicité pour LR, avec l'adresse de la rue Corvisart (Le Matin, 1934)

Petite voiture LR (source: http://www.rcmagvintage.com/viewtopic.php?t=24706&start=30)


mercredi 26 novembre 2014

Spring Court, les tennis de Lennon fabriqués à Belleville

L'entrée de l'usine Spring Court, au fond de l'impasse Piver (septembre 2014)
5 passage Piver 
Métro Belleville
 

L’usine Spring Court figure incontestablement parmi les plus intéressantes de Paris. 
Même si tout n’est pas d’origine, la structure initiale du lieu a été conservée, et fournit un bon aperçu de ce que pouvait être la petite industrie du 11e arrondissement. 

Au fond de l’impasse Piver, un imposant portail permet d’arriver sous une verrière, puis dans une grande cour entourée de bâtiments industriels. Les premiers à droite et à gauche datent de la fin du XIXe siècle. Ceux du fond remontent, eux, aux années 1930, un incendie ayant ravagé les constructions initiales. Un linteau de style Art nouveau marque le siège de la « Société Th. Grimmeisen ». 

Typique de l’époque également, une bâche de stockage d’eau était installée sur le toit, en cas d'incendie.

En repartant, ne pas manquer au sol, sous la verrière, la balance utilisée pour peser les marchandises.


En-tête de lettre, 1912. L'usine à vapeur Th. Grimmeisen produit déjà des chaussures

La naissance de l’industrie remonte ici aux années 1860-70, marquées par la guerre entre la France et la Prusse. Les Grimmeisen, des fabricants de tonneaux, choisissent alors de quitter l’Alsace qui devient allemande. 

Dans le quartier de Belleville, ils achètent à M. Piver ce qui n’est alors qu’un terrain vague, et y font construire une usine. Des tonneaux, la famille passe ensuite aux bouchons en caoutchouc, aux lanternes pour l’éclairage public, aux capots, radiateurs et réservoirs pour l’automobile, ainsi qu’aux bottes en caoutchouc et aux chaussures. 

Publicité pour les baskets Spring-Court (1958)
C’est dans ce dernier domaine que les Grimmeisen obtiennent le plus grand succès. En particulier avec la Spring-Court, une chaussure de tennis créée en 1936 par Georges Grimmeisen. Lavable et ventilée, elle est conçue pour jouer sur terre battue, d’où son nom : « Spring » pour le ressort, «Court» pour les courts de tennis.

Prisée des joueurs de tennis, notamment à Roland-Garros, elle trouve un nouveau public dans les années 1960 et 1970. 


Ainsi, c’est un modèle fabriqué passage Piver que porte John Lennon pour son mariage avec Yoko Ono en 1969. 

Plus tard, en 1984, Serge Gainsbourg réalise un clip publicitaire pour la marque.

Sous la verrière (septembre 2014)
Malgré tous les efforts des Grimmeisen, produire des tennis en plein Paris devient, au début des années 1980, trop coûteux. En 1984, la production est délocalisée en Thaïlande.

La famille fondatrice, toujours propriétaire, n’abandonne pas Belleville pour autant. Elle réhabilite les locaux, et supprime certains étages afin d’obtenir de plus grands espaces. 


Le siège de la société Th. Grimmeisen est maintenu, avec une boutique, mais les lieux sont désormais ouverts à d’autres entreprises. L’agence de photographie Magnum y reste neuf ans, suivie par des architectes, des urbanistes, des maisons de disques, des sociétés d’audiovisuel, etc. 

Un linteau décoré typique des années 1930 (septembre 2014) 

dimanche 21 septembre 2014

La Cartoucherie de Vincennes, de la poudre au Soleil

Le Théâtre du Soleil joue Shakespeare (septembre 2014)
Route du Champ de Manoeuvre
Métro: Château-de-Vincennes 

A la Cartoucherie de Vincennes, les troupes de comédiens ont remplacé celles de soldats. Mais pendant plus d’un siècle, Vincennes a accueilli à la fois une grosse caserne stratégiquement située aux portes de Paris, et une usine d’armement cruciale.   

Tout commence au XVIIIème siècle. Les murailles qui entouraient le bois de Vincennes et en faisaient un rendez-vous de chasse privilégié pour la cour sont abattues, tandis que l’armée investit le château. En 1796, le directoire y déplace l’arsenal de Paris. Peu à peu, l’armée étend ses installations dans le bois, au-delà du château. Un atelier de poudre voit le jour, ainsi que des casernes, des champs de tir et de manœuvres, etc. 

L'entrée de la Cartoucherie (septembre 2014)
En 1860, l’Etat donne le bois à la ville de Paris, qui l’intègre au 12ème arrondissement. Une partie du terrain est alors aménagée en promenade, une autre demeure occupée par l’artillerie et ses ateliers.

En juillet 1871, durant la Commune, ceux-ci sont détruits par une formidable explosion. Les bombes, les cartouches, les obus emmagasinés là alimentent le plus impressionnant des feux d’artifices. « Tout cela sifflait, bruissait, miaulait, grondait dans l’air obscurci par une immense colonne de fumée », rapporte le journaliste du Monde Illustré. Accident, dit-on à l’époque. Mutinerie d’un groupe d’irréductibles communards, affirmeront certains plus tard.


Travaux à l'intérieur du Théâtre du Soleil (septembre 2014)
Les bâtiments actuels datent de 1874, année où la Cartoucherie est reconstruite. Une série de vastes ateliers de fer et de brique, alignés aujourd’hui autour d’une pelouse. De grandes verrières laissent pénétrer la lumière naturelle.

Durant des décennies, c’est ici qu’est fabriquée la poudre et que sont assemblées les cartouches utilisées par une grande partie des militaires français. 


Un travail effectué sous haute surveillance. En 1897, une ouvrière est envoyée en prison pour avoir dérobé deux grammes de la nouvelle poudre du fusil Lebel à la demande de son amant. « La composition de cette poudre est un de nos plus importants secrets militaires », argumente le colonel Reibell, qui commande alors les établissements d’artillerie de Vincennes.


Pli destiné au colonel "inspecteur permanent des fabrications de l'artillerie". Dans l'angle gauche, le tampon de l'Atelier de fabrication de Vincennes, appellation officielle de la Cartoucherie
 
La guerre de 1914 métamorphose la cartoucherie. En quelques mois, l’activité est multipliée par cinq, puis dix, afin de fournir les munitions nécessaires aux « poilus ». Les anciens ateliers ne suffisent plus. Des dizaines de baraques sont ajoutées dans le bois. Dès 1914, une crèche et une garderie sont aussi ouvertes un peu à l’écart pour les enfants des ouvrières. Une cuisine coopérative de 2000 places suit en 1917.

Au printemps 1918, les effectifs de l’ensemble des ateliers atteignent 4160 personnes le jour, et 1581 la nuit, indiquent Alain Marzona et Emmanuel Pénicaut (« Vincennes dans la Grande Guerre », Revue historique des armées, 2008). 


Et ce personnel sait se faire entendre. Au milieu de la guerre, une courte grève des "munitionnettes" oblige l’armée à augmenter la paye.


Rails anciens bien visibles à l'intérieur d'un des bâtiments

Après l’armistice de 1918, l’Atelier de fabrication de Vincennes se reconvertit en partie dans un autre type de douilles, celles des lampes à incandescence. Qu’elle soit civile ou militaire, l’activité industrielle est cependant arrêtée un peu avant la seconde guerre mondiale.

Un temps désaffectée, la Cartoucherie est transformée pendant la guerre d’Algérie en centre de rétention des Nord-Africains. Puis elle est laissée à l’abandon, squattée par des jeunes et des prostituées, avant d’accueillir peu à peu cinq compagnies théâtrales.


L'équipe du Soleil en plein travaux d'installation en 1970 (source: http://shibaigoya.over-blog.com/6-index.html)

A partir d’août 1970, le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine y répète sa pièce 1789 La Révolution, avant de s’y installer définitivement, au prix de gros travaux de nettoyage et de rénovation effectués par les comédiens eux-mêmes. Le Théâtre de la Tempête, l’Epée de Bois, l’Atelier du Chaudron puis le Théâtre de l’Aquarium suivent rapidement.

Avec un tel succès que la Ville de Paris finit par renoncer à son projet de raser la Cartoucherie et d’implanter à la place une piscine olympique ou un Marineland. Place au théâtre, définitivement.



Devant le Théâtre de la Tempête (septembre 2014)

Le Théâtre de l'Aquarium (septembre 2014)