dimanche 4 novembre 2012

La raffinerie Say, ou la Jamaïque à Paris

L'entrée de la raffinerie Say, avec son porche
123 et 147 boulevard Vincent Auriol
Métro : Nationale 



   Les Say furent au dix-neuvième siècle une des grandes familles industrielles françaises. A Paris, il n’en subsiste que peu de traces. La rue Jean-Baptiste Say, dans le quartier de Pigalle, et un lycée, à Auteuil, rappellent la mémoire du fils aîné, propriétaire d’une filature de coton dans le Pas-de-Calais, mais aussi journaliste et théoricien de l’économie. Et au 147 boulevard Vincent Auriol, un modeste square créé en 1976 sous le nom peu poétique de "Jardin de l’ilôt 4" a été rebaptisé trente ans plus tard "Jardin Louis Say" ou "Jardin de la raffinerie Say".
A la place des lavandes et des pins maritimes actuels se trouvait jusqu’à la fin des années 1960 un dépôt de charbon appartenant à la raffinerie de sucre fondée par Louis, le plus jeune frère de Jean-Baptiste Say. 
Ernest Cronier, directeur
de la raffinerie de 1875 à 1905
(photo Nadar)

La raffinerie elle-même était un peu plus loin. Elle occupait le vaste quadrilatère bordé par le boulevard Vincent Auriol (ex-boulevard de la Gare), la rue Jeanne d’Arc, la rue Clisson et la rue Dunois. L’entrée principale, marquée par un porche souvent photographié, se situait au 123 boulevard Vincent Auriol. 

Ce fut l’une des principales usines parisiennes, et des plus durables: elle fonctionna quelque 135 années, et employait encore près de 800 personnes quand elle ferma définitivement, durant l’été 1968.

Après avoir géré avec succès une première raffinerie à Nantes, Louis Say achète en 1832 un important terrain occupé par des maraîchers et des horticulteurs dans la plaine d’Ivry, à l’époque juste à la lisière de Paris. C’est ici, à la barrière des Deux Moulins, non loin de la Seine, qu’il construit ce qu’il nomme la Raffinerie de la Jamaïque. Ses ouvriers y raffinent le sucre, détaillé ensuite en pains. Après la mort de Louis Say, en 1840, l’usine reste aux mains de la famille Say et de ses cousins Duméril, et continue à prospérer.

A partir de 1875, elle fait l’objet de profondes transformations techniques et de grands travaux, sous l’impulsion de son ambitieux directeur Ernest Cronier, le "roi des sucres", qui veut faire de l’entreprise une forteresse inexpugnable sur le marché mondial. Il investit notamment pour fabriquer du sucre en tablettes, sciées en morceaux réguliers eux-mêmes coupés en cubes. La raffinerie parisienne devient alors la plus grande qui ait jamais existé.

"Si, par l’ouverture de la haute porte qui lui donne accès, vous jetez un regard dans la grande cour, vous vous rendrez compte de l’incessante activité qui règne en cette usine, témoigne en 1890 Alexis Martin dans Les Etapes d’un touriste en France. Les tombereaux pleins de charbon entrent en croisant les camions emportant des milliers de kilogrammes de sucre en pains. Les ouvriers lavent à la fontaine leurs corps nus jusqu’à la ceinture ; les contremaîtres, les chefs d’atelier affairés vont des bureaux à l’usine, de l’usine aux bureaux." 



Un des ateliers de la raffinerie,
où le sucre est versé dans les moules
(gravure tirée de L'Illustration, septembre 1905)
La politique expansionniste d’Ernest Cronier, qui l’amène à s’implanter jusqu’en Egypte, connaît un coup d’arrêt en 1905. Pour financer l’essor de l’entreprise, ce patron de choc a eu recours à des fonds obtenus de façon illicite et il a spéculé massivement sur le sucre, vendant et achetant plus de sucre en huit jours qu’il ne s’en fabrique en six mois dans le monde. Or de mauvais paris à la hausse le ruinent. Incapable de faire face au scandale, Cronier se suicide le 27 août 1905 dans son luxueux hôtel particulier du parc Monceau. 
La famille Say perd alors le contrôle de sa raffinerie, qui reste toutefois un employeur majeur de la ville, en particulier pour les femmes.

"C’est de l’installation de la casserie, engendrée par le nouveau mode de consommation du sucre – le morceau – que date le travail des femmes chez Say, devenu bientôt massif", relève Alain Faure dans un article sur la raffinerie paru dans le Bulletin du Centre d’histoire de la France contemporaine (n°11, 1990). En 1908, l’inspection du travail compte 2084 personnes dans l’établissement, dont 1131 jeunes filles et femmes, soit 54% du personnel. Elles sont enfileuses, scieuses, rangeuses, lingoteuses, peseuses, etc., ou encore "volantes" lorsqu’elles occupent des postes différents selon les jours.

Pour tous et toutes, les conditions de travail sont rudes, et le danger est permanent. Certains parlent d’un bagne. Les accidents, les incendies se succèdent. En 1908, l’inflammation de poussières de sucre provoque ainsi une explosion qui fait plus d’une quarantaine de victimes, tuées ou blessées.

Suzanne Chauveau, entrée chez Say en 1942, se souvient : "On travaillait le dos tourné à la machine, dans une chaleur vraiment pénible ; il fallait attraper une plaque de sucre qui descendait d’un entonnoir et l’enfourner pour qu’elle sèche. Mes doigts finissaient par saigner et je pleurais chaque soir. (…) On tenait grâce au café et au sucre – sur place, parce qu’on était fouillées à la sortie." (in Je me souviens du 13e arrondissement, Catherine Vialle, Parigramme, 1995).

Tout cela a disparu, rasé puis remplacé dans les années 1970 par des immeubles sans grâce et un supermarché Casino. On peut y acheter du sucre Béghin-Say, la marque qui date de la fusion entre les sucreries venant des Say et celles d’une autre dynastie industrielle, les Béghin.

Le métro aérien devant l'entrée de la raffinerie du boulevard de la Gare
(aujourd'hui boulevard Vincent Auriol)
La raffinerie vue de la rue Jeanne d'Arc. Au fond, le métro aérien

Une facture émise par la raffinerie en janvier 1904.
A gauche, la liste des prix obtenus aux expositions universelles (collection Alain Faure) 

1 commentaire:

  1. les raffineurs ont été parmi les plus engagés dans "la commune de Paris" ainsi, il y avait plusieurs émigrés du Cantal qui travaillaient dans cette raffinerie et habitaient dans le quartier

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