samedi 16 février 2013

Les trésors industriels de la rue Corbeau


Façade de la Lithographie parisienne (juillet 2012)

27 bis et 36 rue Jacques Louvel-Tessier
Métro: Goncourt ou Belleville 


Rue Jacques Louvel-Tessier, l'ancienne rue Corbeau, près de l’hôpital Saint-Louis, deux magnifiques immeubles industriels se font face. 

Le premier est une ancienne imprimerie, la Lithographie parisienne, au 27 bis. 

L’entreprise avait été créée en mars 1866. Elle était alors installée quelques centaines de mètres plus bas vers la Seine, au 21, quai de Valmy, devenu 21 boulevard Jules-Ferry. A l’époque, la lithographie, cette technique d’impression à partir d’un dessin exécuté sur une pierre calcaire, était en plein essor. La même année où était fondée la Lithographie parisienne, Jules Chéret, aujourd’hui l’un des plus célèbres affichistes, ouvrait ainsi son atelier de la rue de la Tour des Dames, où il réalisa de nombreuses d’affiches. 

La Lithographie parisienne doit sa naissance à la grève qui oppose durant l’été 1865 plusieurs centaines d’ouvriers imprimeurs lithographes parisiens à leurs patrons. Ceux-ci veulent faire disparaître la Société de résistance et de solidarité qui permet aux ouvriers de tenir pendant les grèves et de recevoir un peu d'argent quand ils sont au chômage. A l’issue de sept semaines de conflit, 30 grévistes décident de se passer de patron. C'est l'époque où la première Internationale ouvrière, fondée notamment sous l'impulsion de Karl Marx, prône "l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux mêmes". 

L’année suivante, les 30 grévistes se cotisent pour acheter le brevet d’imprimeur alors nécessaire, un peu de matériel, et fondent leur propre entreprise, Guillaumin, Schmit et Cie. Mais faute d’expérience commerciale, l’affaire fait faillite dès 1870. "T
rop heureux d'avoir du travail, sans prendre les garanties d'usage, on traita de mauvaises affaires qui occasionnèrent des pertes", résumera ensuite la direction. 
L'entreprise redémarre peu après. Elle se dote de matériel moderne à vapeur au lieu des anciennes presses à bras, déménage au 27 bis rue Corbeau, et décroche une médaille d’argent à l’exposition universelle de 1878.

Publicité pour le Tapioca de l'Etoile
imprimée par la Lithographie parisienne (vers 1890)
Une tentative un peu trop audacieuse d’exportation de cartes de Noël aux Etats-Unis se solde par une deuxième faillite en 1884. De nouveau, toutefois, les lithographes emmenés cette fois-ci par M. Romanet parviennent à relancer leur entreprise et à rembourser peu à peu leurs créanciers. 

Après ces deux faillites, la Lithographie parisienne fait preuve d’une exceptionnelle longévité, et, pendant des décennies, les ouvriers rouges impriment à tour de bras des images pieuses, des chromos éducatifs, des calendriers, des publicités pour le chocolat Louit, le tapioca de l'Etoile, le Bon Marché ou La Samaritaine. 

La maison fait ainsi vivre des centaines de personnes, adultes et enfants. "Nous employons des hommes de peine et des enfants pour recevoir la feuille. Ils commencent à travailler à 14 ou 15 ans ; ils gagnent peu de chose", précise M. Romanet en 1883 à l’occasion d’une enquête ministérielle sur les associations ouvrières. 

Les enfants employés par la Lithographie parisienne,
photographiés devant l'imprimerie
 

Quinze ans plus tard, le succès se confirmant, c’est en chef victorieux que M. Romanet s’adresse à ses troupes à l’occasion d’un banquet coopératif : "Sans aide, sans appui d'aucune sorte, sans le concours d'autres capitaux que ceux économisés sur votre maigre salaire, ayant de plus à lutter contre l'hostilité de concurrents sans vergogne et les préventions d'une clientèle que vous avez enfin pu conquérir à force de probité commerciale, et aussi par la qualité de vos travaux, vous avez constitué une maison qui compte parmi les plus importantes et les plus considérées de la corporation." 

En fonctionnement jusque dans les années 1990, l’imprimerie de la rue Corbeau devenue en 1946 rue Jacques Louvel-Tessier a aujourd’hui disparu. La façade de fer et de briques qui date de 1923 est cependant restée intacte, avec ses inscriptions. A l’intérieur se trouve notamment un vaste appartement-galerie d’art.

 

En face, au 36, ne pas manquer l’ancienne sous-station électrique Temple. Il s’agit de l’une des installations de transformation de l’électricité construites par l’architecte Paul Friesé pour la Compagnie parisienne de distribution d’électricité (groupe Empain-Schneider), dont le nom figure au fronton du bâtiment. 


Construite en 1908, surélevée d’un étage en retrait en 1912, elle a longtemps abrité des services d’EDF, même après avoir été désaffectée. L’immeuble a ensuite été acquis par la Ville de Paris, qui y a installé en 2011 un centre de 35 logements d’urgence pour des hommes en difficulté ou sans domicile, géré par l’association Emmaüs. 

La superbe façade vitrée, enchâssée dans une maçonnerie de brique, a été inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1992. 

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