dimanche 23 février 2014

La Tour Saint-Jacques, une usine de plombs de chasse

La Tour Saint-Jacques sous la lune (février 2014)
39, rue de Rivoli
Métro Chatelet


Étonnante histoire que celle de la Tour Saint-Jacques, un clocher d'église devenu usine de plombs de chasse... 
Dressée à deux pas de la place du Châtelet, au cœur de Paris, cette tour constitue le meilleur exemple des bâtiments religieux nationalisés et transformés en sites industriels à la Révolution

Aujourd’hui isolé au milieu d’un jardin public, cet édifice est l’ancien clocher de l’église Saint-Jacques, construit entre 1508 et 1522 par la confrérie des bouchers, pour remplacer celui qui avait été érigé en même temps que la chapelle, vers 1060. 

A la Révolution, Saint-Jacques-la-Boucherie fait partie des possessions de l’Eglise déclarées biens nationaux et mises en vente pour faire entrer de l’argent dans les caisses de l’Etat. Fermée en 1790, elle est cédée avec ses dépendances à un marchand de biens en octobre 1797 moyennant 411.200 livres. L’église est alors utilisée comme une carrière, démontée pierre par pierre, et remplacée par une série de petites boutiques en bois. 

Seul le clocher échappe à la démolition, conformément à ce qui avait été imposé dans le contrat de vente. Il trouve alors un emploi inattendu : la tour gothique devient une fonderie, où sont fabriquées durant plus de trente ans des balles en plomb pour la chasse. Cette transformation est l’œuvre de deux négociants et industriels anglais, James Cole Martin et George Akerman.
Portrait de James Cole Martin par J.-D. Court

Les deux hommes travaillent alors déjà en France depuis des années. Installés à Rouen, rue aux Ours, ils ont d’abord importé des plombs d’Angleterre, puis en ont produit sur place. En 1791, Louis XVI, encore sur le trône, leur accorde pour dix ans un brevet d’invention "pour fabriquer, vendre et débiter dans tout le royaume du plomb à giboyer fait par un procédé" qui permet d’obtenir un plomb "parfaitement rond et sans cavités"

Dix ans plus tard, en octobre 1801, "nous montons en ce moment un atelier à Paris, indépendamment de celui que nous conservons ici", à Rouen, indiquent les deux associés dans le mémoire qu’ils rédigent pour faire prolonger leur brevet. 

Ce nouvel atelier parisien, c’est celui de la Tour Saint-Jacques. 
Le choix du lieu qu'ils louent ne tient pas au hasard. La hauteur de la tour est nécessaire au processus de fabricationA Bordeaux, la tour Pey-Berland, qui constitue le clocher de la cathédrale, est d'ailleurs utilisée de la même façon à la même époque. 

Au sommet, une chaudière porte le plomb à plus de 300 degrés. Un peu d’arsenic est ajouté. Puis l’alliage fondu est jeté du haut de la tour à travers des cribles. En bas, il tombe dans des bassines remplies d’eau froide. Sur 50 mètres, les gouttelettes tournent sur elles-mêmes, refroidissent et se solidifient, si bien qu’elles arrivent sous forme de grenailles ou de dragées parfaitement cylindriques. 

La signature de Martin & Akerman, au bas de leur demande de brevet (1791)

Pour faciliter le travail, Martin et Akerman font semble-t-il supprimer les voûtes en pierre des différents niveaux, sauf celle formant le plancher du premier étage. En outre, leur activité provoque au moins deux incendies.

Néanmoins, le progrès par rapport aux techniques anciennes est jugé suffisamment net pour qu’en 1817, James Cole Martin obtienne à 53 ans d’être naturalisé français pour services rendus à la France. Son affaire prospère. Au début des années 1820, avec son fils Charles, il ajoute à ses installations de Rouen et Paris une fonderie de fer au faubourg Saint-Sever, non loin de Rouen.

Quant à la Tour Saint-Jacques, ses propriétaires, les héritiers Dubois, la mettent aux enchères en 1836. Poussée par quelques défenseurs du patrimoine, dont le scientifique François Arago, la ville de Paris saisit l’occasion pour racheter l’édifice, y mettre fin à toute activité industrielle, puis lancer une première campagne de restauration.


Depuis, la Tour est considérée uniquement comme un monument historique, un ornement du centre de Paris, doublé tout au long du XXe siècle d’un observatoire météorologique. 

Pendant des dizaines d’années, la Tour Saint-Jacques demeure cependant une marque de plombs renommée, propriété successivement de la maison Parent et Leroy puis de la Cartoucherie Française. C’est ainsi qu’en 1907, une enveloppe envoyée de province et destinée "A Monsieur le fondeur de plombs de chasse, à la tour Saint-Jacques, Paris" parvient à la Mairie, relate le bulletin municipal. "Sans doute un vieux chasseur attardé…"


2 commentaires:

  1. "Louis XIV, encore sur le trône, en 1791" S'il est vrai que le règne du Roi Soleil a été exceptionnellement long, il ne faut tout de même pas exagérer.

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    1. Oups !! Le lecteur aura corrigé de lui même, mais j'ai tout de même fait la modification nécessaire. Merci d'avoir signalé cette erreur

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